Paul JORION – Le dernier qui s’en va éteint la lumière par Patrick SIMONNIN

Paul JORION – LE DERNIER QUI S’EN VA ETEINT LA LUMIERE. Essai sur l’extinction de l’humanité – Fayard, mars 2016 (288p)

 

On ne sort pas indemne, c’est le moins qu’on puisse dire, de la lecture de ce livre. Le titre comme le sous-titre annoncent d’emblée la couleur : face à la crise multidimensionnelle qui menace l’espèce humaine, le diagnostic est sombre, pour ne pas dire pessimiste. Alors que l’homme a objectivement toutes les données en main pour analyser la situation, et qu’il dispose des capacités de réagir, il ne fait rien… au point que, selon l’auteur (reprenant l’avis de nombreux scientifiques), il ne reste que 2 ou 3 générations à l’humanité avant de disparaître.

S’il a acquis une certaine célébrité en annonçant par avance la crise des subprimes de 2008, alors qu’il avait délaissé le monde académique pour travailler dans la finance, Paul JORION est d’abord un anthropologue. Appartenant à l’espèce humaine, il éprouve bien sûr un attachement affectif à cette dernière, mais cela ne l’empêche pas d’analyser son comportement de manière rationnelle et réaliste. Faisant feu de tout bois (l’anthropologie, la philosophie, la psychanalyse, les neurosciences, mais aussi l’histoire de la « science » économique), il met au jour les raisons du désastre en cours, et tente de répondre à la question : « Pourquoi le génie de l’homme lui a-t-il permis de créer les machines intelligentes qui seront toujours là quand lui n’y sera plus, mais n’a-t-il pas permis pour autant la survie de sa propre espèce ? ». La réponse à cette interrogation se fait sur deux axes : le premier est d’ordre anthropologique, le second, civilisationnel.

L’être humain n’est pas un être rationnel

En premier lieu, l’être humain n’est pas équipé pour faire face à la catastrophe qui s’annonce et qu’il a lui-même provoquée. Les récentes avancées des neurosciences viennent confirmer ce que maints auteurs littéraires, philosophes, et psychologues avaient pressenti : contrairement à ce qu’il aime croire à son propre sujet, l’être humain n’est pas un animal rationnel ; il n’arrive pas la plupart du temps à décider de son action sur des bases rationnelles, et il ne convoque la raison que pour rationaliser a posteriori ses comportements. En ce qui concerne le désastre annoncé, il a beau « savoir » rationnellement ce qui s’annonce, il n’arrive pas à se le représenter, à y « croire », et ne prend donc pas les décisions qui pourraient neutraliser le danger… « L’être humain se rend compte de certaines choses à partir du moment où il les vit dans sa chair. Mais, généralement, il est déjà trop tard. »[1]

Trois crises en une

Second axe d’analyse, la dimension civilisationnelle. Pour Paul Jorion, la crise qui menace l’humanité revêt trois dimensions, toutes caractéristiques de l’époque moderne, qui se combinent telles des vagues formant un « soliton » –  cette lame de fond monstrueuse qui emportera tout sur son passage.

Crise environnementale

La plus évidente de ces trois vagues, c’est évidemment la crise environnementale, elle-même composée de l’épuisement des ressources et du réchauffement climatique[2], qui à son tour entraîne l’acidification des océans et la hausse du niveau des mers. Si elle devient manifeste aujourd’hui, elle s’origine pourtant dans les débuts de l’ère industrielle, lorsque « l’exploitation » sans régulation ni retenue des ressources naturelles (et particulièrement des ressources fossiles), devient le moteur du développement de la société occidentale. Ce comportement prédateur n’est jusqu’à présent pas fondamentalement remis en cause au niveau politique.

Crise de la complexité

À la crise environnementale, il faut adjoindre ce que l’auteur appelle la « crise de la complexité », à savoir, le fait que dans notre monde de plus en plus dense et interconnecté, nous déléguons toujours plus nos décisions à des ordinateurs – ce qui signe la mort de la « politique » au sens noble du terme. En outre, le remplacement progressif de l’homme par des logiciels et des robots (qui ne rapportent qu’à ceux qui les contrôlent) entraîne d’une part une déqualification croissante des salariés qui deviennent de simples exécutants d’instructions données par les machines, d’autre part une irrémédiable destruction d’emplois[3], et partant, une pression à la baisse sur les salaires (du simple fait de la loi de l’offre et de la demande) qui ne peut qu’aboutir à un appauvrissement généralisé : nous avons là les germes d’une gigantesque crise sociale.

Crise économique et financière

Last but not least, la troisième vague de ce « soliton » risquant de nous engloutir, c’est la crise économique et financière ; cette dernière trouve in fine sa cause dans la soumission de la politique à la finance (par nature court-termiste) dans les années 1870, soumission encore amplifiée lors du passage du libéralisme à l’ultralibéralisme. Sans entrer dans les détails de l’analyse touffue menée par l’auteur, on mentionnera qu’afin d’acquérir le statut de science « dure », c’est-à-dire mathématisable donc irréfutable, l’économie, avec les financiers à la manœuvre, s’est affranchie de la politique : d’« économie politique », elle est devenue « économie » tout court. Pis encore, l’économie reste aujourd’hui enfermée dans un modèle déterministe laplacien (présupposant qu’une connaissance parfaite du présent autorise une connaissance non moins parfaite de l’avenir), alors qu’il y a longtemps que la physique a abandonné ce modèle !

Depuis lors, la politique fonctionne, à la remorque de l’économie, sur une logique comptable court-termiste, et toute décision politique qui ne met pas les gains financiers comme critère premier et incontournable, est impossible. Les seules décisions politiques qui soient prises sont « celles qui coïncident avec les intérêts d’une minorité toute puissante : élite du milieu des affaires et toutes grandes fortunes »[4]. Il va sans dire que cette troisième dimension de la crise est à considérer comme la cause, mais aussi comme le moteur toujours actif, du rapport de prédation envers la nature qu’on a vu à l’œuvre dans la première vague.

Refonder la science économique

Pour l’auteur, c’est donc toute la « science » économique qu’il est impératif de critiquer et de refonder, pour rebâtir une véritable économie qui tienne compte du politique et du social, qui introduise des critères qualitatifs plutôt que quantitatifs dans ses raisonnements. En effet, seule une réflexion d’ordre qualitatif peut nous permettre de faire face à la catastrophe annoncée.

Dans ce cadre, il s’agira en premier lieu de remettre en cause le postulat de base de l’économie libérale, qui considère l’être humain comme une monade autosuffisante et motivée par ses seuls intérêts égoïstes, établissant ensuite un contrat social avec ses semblables, alors que la biologie et l’éthologie nous montrent qu’il est « par essence » un animal social, un zoon politikon. On retrouve ici la philosophie d’Aristote basée sur la philia, mais également la pensée chrétienne qui, affirmant l’universalité d’un Dieu-Père, pose d’emblée les hommes dans un rapport de fraternité[5]. Le problème de taille sur lequel on butera ici, est que cette philia – en termes chrétiens, l’amour du prochain – est non seulement absente de la théorie économique libérale, mais plus encore, incompatible avec elle, car considérée comme un obstacle à l’auto-régulation du système.

Il faudra bien évidemment, du même coup, revenir sur l’autre grand postulat du libéralisme, celui de la main invisible inventée par Adam Smith, censée assurer l’auto-régulation du système libéral en faisant converger les intérêts égoïstes individuels vers le bien commun. En effet, en réduisant par postulat le bien commun à la somme des intérêts individuel, cette fiction opère un coup de force non justifié, et d’autre part, elle nous dispense commodément de définir la nature de ce bien commun, ainsi que de rechercher une solution globale à un problème lui-même global.

Il faudrait également introduire dans la science économique une véritable prise en compte des externalités positives ou négatives ; et dans le droit, une différence claire entre la propriété dont le fructus est durable, et celle dont l’usus se confond avec l’abusus, lorsqu’elle est irrémédiablement détruite par ce dernier.

Conclusion

De ces trois crises, c’est la crise environnementale qui risque de tout submerger avant que nous ayons résolu les deux autres. Mais de fait, elles sont toutes trois intrinsèquement liées, et elles doivent être abordées de manière unique et indécomposable.

Face à la catastrophe annoncée, quelle position adopter ?… Pour Paul Jorion, il y a quatre possibilités :

  1. Choisir le déni, et « considérer que l’extinction prochaine du genre humain est un mirage »
  2. Considérer cette possibilité comme réelle, mais s’en moquer (« après moi le déluge », ou encore : « continuer à danser comme si la musique ne devait jamais s’arrêter »)
  3. Considérer « que l’extinction menace, mais qu’une riposte reste possible »
  4. Considérer qu’il n’y a au contraire plus rien à faire, sinon le deuil de l’espèce.

L’auteur, on l’aura compris, balance entre la troisième et la quatrième possibilité. La troisième, parce qu’en tant que membre de cette espèce menacée, il ne peut se désintéresser de son sort. La quatrième, parce qu’au point où nous en sommes, c’est la plus vraisemblable d’un point de vue rationnel. Pour que la troisième possibilité devienne réellement envisageable, il faudrait que l’humanité passe enfin à l’âge adulte… mais elle ne semble pas en prendre la voie.

Il est donc parfaitement envisageable que l’espèce humaine disparaisse de la surface de la planète. Prendraient alors sa suite les machines, créées par l’homme à sa propre image, mais plus adaptées que lui à un environnement dévasté, qui feraient advenir le monde dans sa version 2.0…

[1] Interview de Paul Jorion pour Sciences critiques, « Se débarrasser du capitalisme est une question de survie » ; octobre 2016. http://sciences-critiques.fr/paul-jorion-se-debarrasser-du-capitalisme-est-une-question-de-survie/

[2] [NDR] Pour noircir davantage le tableau, il semble de plus en plus plausible que le réchauffement climatique soit un phénomène non pas linéaire, mais exponentiel. Une étude publiée dans Nature de décembre 2016, et relayée par le Washington Post dans son édition du 30/11/2016, confirme l’existence d’une boucle de rétroaction positive (donc potentiellement exponentielle) entre le réchauffement climatique et l’émission de CO2 et CH4 par les microorganismes vivant dans les sols.

www.washingtonpost.com/news/energy-environment/wp/2016/11/30/the-ground-beneath-our-feet-is-poised-to-make-global-warming-much-worse-scientists-find

[3] L’auteur a suggéré, dans un ouvrage écrit en collaboration avec Bruno Colmant intitulé : Penser l’économie autrement (Fayard, 2014), l’existence d’une « loi historique de baisse tendancielle du taux de travail effectif par rapport au travail accumulé (= capital) ». Ainsi, la firme Whatsapp ne comptait que 50 employés lorsqu’elle fut rachetée par Facebook pour 19 milliards de dollars…

[4] Les contenus des révélations d’Edward Snowden autour de la surveillance généralisée mise en place par la NSA en sont un symptôme révélateur : les climato-sceptiques sont classés par cette dernière dans la catégorie des « bons citoyens », tandis que les scientifiques qui affirment la réalité du réchauffement climatique sont rangés dans la catégorie des « extrémistes » (Article dans le Guardian de Nafeez Ahmed, 12 juin 2014 ; cité par l’auteur).

[5] L’auteur, non-croyant, regrette que cette affirmation fondamentale (par exemple dans l’encyclique Laudato si’) soit « enrobée de manière infantilisante dans un conte de fées venu du fond des âges ignorant délibérément la voie de la description réaliste et véridique. La générosité débordante ne parvient pas à pallier le manque criant de lucidité ».

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