Luc FERRY – La Révolution Transhumaniste par Patrick SIMONNIN

Luc Ferry – LA RÉVOLUTION TRANSHUMANISTE  – Plon, avril 2016 (216 p)  4895066_6_dccd_2016-04-04-ff62916-2044-kcht7_31449bf19d4793209c9d650af9e358bf

 

Avec La Révolution Transhumaniste, Luc Ferry s’attaque quasiment à une gageure : aider le grand public à comprendre les idées-clé sur lesquelles repose le courant techno-idéologique du Transhumanisme, ainsi que les défis de tous ordres (anthropologiques, politiques, sociétaux, et même philosophiques et métaphysiques) qu’il nous impose de relever très vite, si nous ne voulons pas être totalement submergés et dépossédés de toute maîtrise de notre avenir.

Le transhumanisme, c’est la science-fiction en train de devenir réalité. Ce projet est déjà en marche dans des laboratoires, des universités, des centres de recherche et de grandes entreprises (Google en tête), mobilisant des centaines de millions – voire des milliards – de dollars. Nous venant en direct de la Silicon Valley, il s’agit d’un vaste projet d’amélioration de l’humanité actuelle sur tous les plans – physique, intellectuel, émotionnel et moral (en anglais : human enhancement), jusqu’à la victoire sur la vieillesse et la mort –, grâce aux révolutions que laissent entrevoir pour très bientôt les foudroyants progrès permis par la convergence des technologies NBIC[1].

 

Plan du livre

Très pédagogique, le livre est divisé en trois grandes parties, encadrées par une introduction et une conclusion très fournies. Il se termine par une annexe fort utile, présentant les principaux concepts à la base de la convergence NBIC, et donc du Transhumanisme[2].

La première partie s’attache à définir, de manière fouillée, ce qu’est le Transhumanisme et à en dessiner un « idéal type ». La deuxième partie examine les forces en présence (« bioconservateurs » contre « bioprogressistes ») et met en perspective leurs arguments ainsi que leurs présupposés philosophiques, si ce n’est même idéologiques. La troisième partie, de manière surprenante au premier abord, établit le lien entre le Transhumanisme et l’Économie Collaborative (Uber et autres). Enfin, la conclusion est centrée sur la position d’équilibre que préconise Luc Ferry, entre tout interdire et laisser-faire : la régulation, qui doit d’effectuer au niveau politique.

 

Idées fortes

Le Transhumanisme, héritier de la pensée occidentale

L’idéologie Transhumaniste ne tombe pas du ciel. Au contraire, elle s’enracine dans plusieurs lignes de la pensée occidentale[3], dont en particulier, un certain humanisme classique, celui qui commence avec Pic de la Mirandole (1463-1494), et qui fleurit au siècle des Lumières avec Condorcet, Rousseau, La Mettrie, Kant, Ferguson, et Francis Bacon. Cet humanisme insiste sur la perfectibilité infinie de l’être humain, refusant la perspective d’une nature humaine intangible et déterminante. Il faut adjoindre à cette première filiation, l’optimisme scientiste et technophile s’originant dans la révolution scientifique et les Lumières ; la science-fiction, afin de la faire advenir au réel ; et enfin, la contre-culture libertaire des années 1960.

C’est ainsi que le Transhumanisme s’inscrit directement dans la dynamique la plus profonde des démocraties occidentales, cette « lame de fond qui opère un transfert incessant de ce qui appartenait à la tradition vers ce qui relève de la liberté, une érosion continue des héritages et des coutumes imposées au profit de la maîtrise de leur destin par les êtres humains » (p. 200). Cette dynamique est parfaitement résumée dans le slogan « From chance to choice » (du hasard au choix), qui du domaine socio-politique, revendique de s’étendre maintenant au champ de la génétique.

 

Deux types de Transhumanismes

Afin de se repérer dans la forêt qu’est le Transhumanisme, Luc Ferry propose d’y distinguer deux types, l’un faible, et l’autre fort. Le premier, qu’il appelle biologique, auquel il propose de réserver l’appellation de Transhumanisme, consiste à vouloir améliorer l’humain en restant dans le seul cadre biologique. Ce premier type est pour lui acceptable et même souhaitable, car il s’inscrit dans la continuité du projet humaniste mentionné précédemment, dont Luc Ferry est un ardent défenseur. Le second type de Transhumanisme, qu’il qualifie de cybernétique et qu’il nomme Posthumanisme, vise carrément à créer une autre espèce d’humanité, très éloignée de l’Homo sapiens, un hybride d’humains et d’intelligence artificielle (IA) forte[4]. En rupture brutale avec l’humanisme classique, et absolument matérialiste, le Posthumanisme considère que « le cerveau n’est qu’une machine, plus sophistiquée que les autres, et la conscience son produit superficiel ». Quittant alors sa position de pédagogue pour entrer dans la polémique, Luc Ferry juge ce posthumanisme inquiétant et même horrifiant, de par son réductionnisme matérialiste radical.

Toutefois, Luc Ferry fait remarquer qu’entre ces deux types de Transhumanisme, la frontière est floue et poreuse au niveau des projets pratiques, si l’on considère que le Transhumanisme biologique constitue le chemin qui permet d’arriver au but que serait le Posthumanisme[5]. Il n’est donc pas étonnant de trouver chez certains acteurs-clé de ce courant, des positions qui relèvent tantôt du premier type, tantôt du second.

 

Ubérisation du monde et transhumanisme :

Après avoir analysé avec précision le Transhumanisme, Luc Ferry passe à l’Économie Collaborative (et sa conséquence actuelle : l’ubérisation du monde), affirmant que le premier et la seconde sont inséparables. Si cette thèse semble étonnante à première vue, il réussit pourtant à la rendre plausible. En effet, ces deux révolutions s’appuient sur la même infrastructure technologique, elles ont le même substrat philosophique (la volonté de s’émanciper des contraintes traditionnelles dans tous les domaines), elles sont sous-tendues par la même idéologie politique (un libéralisme de bon aloi, voire même plutôt, l’ultra-libéralisme anglo-saxon). Enfin, elles ont en commun organisateurs et financeurs (en particulier Google, qui investit, par l’intermédiaire de ses filiales, dans tous les domaines de la Net-Economy et des Big Data – y compris génétiques).

Réglant au passage son compte à Jeremy Rifkin[6], qu’il qualifie sans détour d’« idéologue », Luc Ferry réfute violemment les promesses de lendemains qui chanteraient grâce à l’Économie Collaborative, affirmant au contraire que cette dernière donne naissance, à l’image d’Uber, à un hypercapitalisme mercantile, vénal, prédateur, sauvagement concurrentiel et dérégulateur.

 

Ni interdire, ni tout laisser faire, mais réguler

Face à cette accélération technologique qui va changer nos vies plus en 50 ans qu’en 5000, et conscient qu’il est impossible de tout interdire – « Autant arrêter le fleuve Amazone avec une passoire à thé » –, mais qu’on ne peut pour autant tout laisser faire (il vise là tout autant le Posthumanisme que l’ubérisation effrénée du monde), Luc Ferry se lamente de l’ataraxie des démocraties occidentales, et milite pour une position du juste milieu, c’est-à-dire, celle du compromis, qui, en termes politiques, s’incarne dans la régulation.

Pour autant, et c’est là que Luc Ferry nous laisse sur notre faim, le problème semble insoluble, et cela pour plusieurs raisons : la rapidité de la révolution en marche, qui laisse sur place nos systèmes démocratiques fonctionnant dans la lenteur ; la complexité du sujet, doublée de l’inculture de nos politiciens dans ce domaine ; la dimension géopolitique de la question – la France pourrait tout interdire, ce n’est pas pour cela que la Chine ou la Corée s’abstiendraient ; et en fin, last but not least, le poids des lobbies sur le monde politique. Les pistes que propose l’auteur (création d’un Ministère de l’Innovation, ainsi que d’une commission parlementaire dédiée à ces questions), sont tout sauf une solution. Son appel à une régulation au niveau de l’Union européenne est irréaliste, au vu de l’état de cette entité… Le Transhumanisme, tout comme l’ubérisation du monde, nous font toucher les limites de notre système démocratique.

Quoi en penser ?

La démarche très didactique du livre, qui n’évite pas pourtant, quelques répétitions, fournit les clés conceptuelles pour appréhender le transhumanisme, et permet de se faire une bonne idée du défi qu’il représente dès aujourd’hui. Par ailleurs, on retiendra l’idée-force de l’ouvrage, à savoir la marche de concert du Transhumanisme et de l’Économie Collaborative.

 

Un philosophe parfois excessivement polémiste

On pourra regretter que l’auteur quitte à plusieurs reprises sa position de philosophe pour tomber dans celle du polémiste qui règle ses comptes : ainsi, lorsque, pour disqualifier le Posthumanisme, il affirme sans plus que ce dernier rejoint le courant de la « Deep Ecology » ; ou encore, lorsqu’il qualifie d’entrée de jeu Jeremy Rifkin d’idéologue ; ou même, lorsqu’il exécute rageusement les économistes et les philosophes qui réfléchissent très sérieusement sur la possible « fin du travail » que pourrait entrainer la digitalisation du monde, ne leur opposant que le bon vieux credo schumpetérien de la « destruction créatrice » et la recette libérale de la dérégulation du marché du travail.

 

Deux Transhumanismes : où donc se situent la différence et la frontière ?

Par ailleurs, la disqualification du Posthumanisme sur la base de son matérialisme qualifié de « réductionniste », relève de l’opinion personnelle, et en rien de la démonstration : l’option pour l’un ou pour l’autre ne relève que d’un parti-pris métaphysique (au sens de Karl Popper). En effet : d’une part, la séparation nature/technique étant depuis longtemps remise en cause, (il n’y a plus de nature « naturelle » sur notre planète depuis bien longtemps), et d’autre part, la biologie requise au service du premier type de transhumanisme étant elle-même de plus en plus technique – voire technologique, et même pilotée par et hybridée avec l’informatique et l’électronique (on connaît déjà les implants oculaires ou cochléaires) –, on pourrait tout-à-fait soutenir qu’il n’y a pas de rupture entre les deux types de Transhumanisme… Et que dire des perspectives, apparemment très proches, de microprocesseurs où le silicium serait remplacé par des vrais neurones (biologiques) ?… Au bout du compte, il semblerait que la différence entre les deux types de Transhumanismes ne se joue que sur la volonté de rupture (violente) avec l’humanisme, et donc sur le refus de la possibilité même d’une réflexion éthique prudentielle, qui est toujours basée en quelque manière sur une « sagesse » héritée – héritée précisément de cet héritage avec lequel les partisans de ce posthumanisme antihumaniste veulent faire rupture.

 

Quels repères pour une régulation ?

On rejoint par là un problème de taille. En effet, pour Luc Ferry, le critère qui doit servir de base à la régulation qu’il appelle de ses vœux est le suivant : « S’agit-il de rendre l’humain plus humain – ou pour mieux dire, meilleur parce que plus humain –, ou veut-on au contraire le déshumaniser, voire engendrer artificiellement une nouvelle espèce, celle des posthumains ? » (p. 15). Ce critère suppose évidemment que la définition de ce qu’est « l’humain » soit établie, ce qui semble aller de soi pour Luc Ferry. Or, sur la base de la remarque qui précède, on voit que c’est tout sauf évident : la frontière nette et précise qui permettrait de trancher est en train de s’estomper à grande vitesse… Le « flou » que Luc Ferry acceptait de voir entre les deux Transhumanismes au seul niveau de leurs projets pratiques, est en fait bien plus « grave » que cela, car l’avancée des technologies, et surtout leur convergence, brouillent les frontières et sapent les bases des évidences les plus incontestables, et nous risquons bientôt de ne plus avoir du tout de repères pour asseoir une quelconque régulation. Au bout du compte, trop sûr de ses propres évidences, Luc Ferry n’a sans doute pas saisi toute la potentialité révolutionnaire du phénomène qu’il s’est attaché à étudier.

 

Et si la compétition universelle et mondialisée était la vraie question ?

On soulignera enfin une piste de réflexion qui, à notre goût, n’est pas assez exploitée par l’auteur, peut-être du fait d’une autocensure due à ses aprioris libéraux. Il s’agit du phénomène de la compétition universelle et mondialisée, qui, selon l’analyse de Luc Ferry, nous fait désormais perdre de vue, et ce, de manière dramatique, le sens de l’histoire : « Le mouvement des sociétés se réduit peu à peu à n’être plus que le résultat mécanique de la libre concurrence entre ses différentes composantes. L’histoire n’est plus « aspirée » par des causes finales, par la représentation d’un monde meilleur, mais forcée ou « poussée » par les causes efficientes, par la seule nécessité de la survie, par l’obligation absolue d’innover ou de crever. » (p. 207)

En effet, ce paradigme de la compétition universelle et mondialisée, de tous contre tous, n’est-il pas celui qui pousse les parents à vouloir « le meilleur » pour leurs enfants, dans l’espoir de leur éviter le déclassement social, et les poussera donc, par exemple, à user à l’avenir de toutes les solutions technologiques qui permettraient de les « augmenter » ?… N’est-ce pas cette compétition généralisée au niveau des entreprises et même des nations, qui risque de rendre impossible toute régulation sur le Transhumanisme, les uns étant obligés d’innover dans la peur d’être éliminés de la « course » par les autres ?… Mais on entrerait là dans un débat beaucoup plus profond, portant sur la viabilité même de notre modèle au niveau planétaire ; un débat dans lequel Luc Ferry n’est sans doute pas prêt à entrer, à en juger par son parti-pris libéral et son climato-scepticisme décidé.

 

 

Patrick Simonnin. Institut international de Prospective sur les Ecosystèmes Innovants

[1] L’acronyme « NBIC » est construit sur les initiales de : Nanotechnologies, Biotechnologies, Informatique et Cognitique.

[2] Les nanotechnologies, l’outil de biochirurgie Crispr-Cas9, les Big Data et le Cognitivisme.

[3] Luc Ferry reprend ici à son compte l’analyse de Gilbert Hottois, philosophe belge de l’Université Libre de Bruxelles, dans son ouvrage : Le transhumanisme est-il un humanisme ?, Académie Royale de Belgique, 2014.

[4] Pour plus de précisions sur ce concept, en particulier sur la différence entre IA faible et IA forte, nous renvoyons à l’annexe du livre de Luc Ferry.

[5] Nous renvoyons le lecteur à la dernière partie de cette recension, où nous montrons que le « flou » dont il est question va bien plus loin que ce qu’accepte d’en dire l’auteur.

[6] Auteur entre autres titres, de La troisième révolution industrielle (Les Liens qui Libèrent, 2012) et de La société du coût marginal zéro (Les Liens qui Libèrent, 2014)

1 Commentaire

  1. Thierry G

    Le transhumanisme me paraît être le dernier avatar d’un projet déjà présent avant la 2ème guerre mondiale (voir le livre de Naomi Klein La stratégie du choc). En quelque sorte, après avoir mis la matière au service de performances accrues, on va mettre l’homme lui-même au service de l’accroissement des performances, et pour cela on se permettra de modifier son corps, son cerveau, sa conscience même.

    Or, cette priorité donnée à la performance est une négation du vivant : c’est une restriction de la conscience, alors que tout indique, la trajectoire catastrophique de nos sociétés en particulier, le besoin d’un élargissement de la conscience.

    Répondre

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *