Jacques ATTALI – Vivement après demain par Patrick SIMONNIN


Jacques ATTALI – VIVEMENT APRES-DEMAIN – 15 ans pour sortir de l’impasse (Fayard, 19 octobre 2016, 211 pages sans les notes)

 

On ne présente plus Jacques Attali… Polytechnicien, énarque, ancien conseiller spécial du président de la République François Mitterrand pendant dix ans, engagé dans l’économie positive à l’échelle de la planète, il a publié plus de 1 000 éditoriaux dans le magazine de L’Express  et est l’auteur de 67 livres vendus à 7 millions d’exemplaires et traduits en 22 langues. Il a également dirigé plusieurs orchestres à travers le monde.

Cet ouvrage, abondamment fourni en données objectives tirées des sources les plus sérieuses (181 notes de références !) veut être un cri d’alarme : il nous reste 15 ans pour infléchir la trajectoire de l’humanité avant que nous ne foncions définitivement vers une explosion sociale et environnementale à dimension planétaire. Si pour Jacques Attali, contrairement à Paul Jorion dont nous avions recensé l’ouvrage consacré au même thème il y a quelque temps[1], tout n’est pas totalement perdu, il y a cependant urgence, d’autant plus que ce sont toujours l’apathie et l’inertie qui dominent.

Dépasser les apparences et les fausses réassurances

 

À première vue, on pourrait croire que tout va pour le mieux dans notre monde ; et nombreux sont ceux qui se complaisent à réciter les listes des progrès accomplis par l’humanité depuis la préhistoire. Mais en réalité, bien des éléments essentiels à une bonne marche du monde non seulement ne s’améliorent pas, mais vont de plus en plus mal (démographie mondiale, environnement et climat, concentration croissante des richesses, classes moyennes en recul, pauvreté extrême non résorbable, systèmes d’éducation et systèmes de santé en échec, système financier mondial extrêmement instable, recul de la démocratie… la liste est longue). Nous laisserons le lecteur découvrir par lui-même les longues listes de facteurs à l’œuvre dans le dérèglement généralisé du monde ; qu’il sache simplement que, si leur lecture peut parfois sembler un peu fastidieuse, elles assoient néanmoins de manière imparable l’avancée du raisonnement.

Au bilan, le négatif est en train de l’emporter sur le positif, et l’avenir s’annonce noir. « L’avenir d’une mondialisation heureuse n’est plus crédible. […] Les forces du mal semblent bien plus puissantes que celles du bien. […] Les échecs portent en eux et imposent une réalité insupportable pour l’immense majorité des humains, et une dynamique perverse pour l’avenir ».

Le diagnostic : la globalisation a provoqué une rupture d’équilibre entre marché et état de droit

 

Pour l’auteur, toutes les explications globales habituellement avancées (règne de l’argent, effacement du spirituel, montée en force des religions, guerre de civilisations, hégémonie occidentale, croissance économique mondiale atone…) sont partielles, voire sans fondement. Pour lui, le véritable fil conducteur, expliquant les désordres du temps et permettant de prévoir ceux à venir, est à chercher du côté de la transformation du rapport historique entre marché et droit, caractéristique des sociétés occidentales et de leur quête de liberté (économique et civique) depuis le XIIIème siècle. Dans un monde globalisé, l’équilibre vertueux qui valait dans des territoires fermés ne tient plus. Le marché s’est généralisé plus vite que la démocratie, et la liberté économique est devenue antithétique de la liberté démocratique, la première se traduisant en déloyauté, effacement de l’intérêt général et exacerbation du chacun pour soi. De plus, pour l’auteur, un marché sans état de droit ne peut évoluer tendanciellement que vers un déséquilibre croissant et un respect des droits sociaux et humains toujours moindre.

« Le fondement de ce que nous vivons, et vivrons, peut en effet se résumer en quelques mots : nous avons laissé se mettre en place, au nom de la liberté, dans le monde tout entier, une globalisation des marchés, une société régie par l’argent, sans autre valeur que le prix des choses, sans autres règles que l’égoïsme et la cupidité, conduisant à la déloyauté et à la destruction ; sans laisser place à une autre éthique, une autre attitude au monde, qui lui donnerait du sens. Et sans laisser se mettre en place une globalisation des règles de droit, qui serait porteuse de sécurité et de liberté, pour chacun et pour tous. […] Telle est la cause de tous les malheurs du temps ; et cette explication recouvre toutes les autres, en particulier celle, si à la mode aujourd’hui parmi les économistes, d’une stagnation séculaire de l’économie, qui nous préparerait un siècle languissant. »

Cette déliaison entre marché et état de droit entraîne une perte d’évidence du sens qui jusque-là allait de soi, et partant, une insécurité fondamentale, qui ouvre la voie aux replis de tous ordres (identitaires, religieux, nationalistes, etc.).

Face à cela, les démocraties tendent à s’enfermer dans des frontières nationales, et se condamnent à l’impuissance en se mettant à la remorque des exigences du marché (court-termisme, moins-disant fiscal et social). Au bout du compte, c’est la démocratie en tant que telle qui est vidée de son âme et n’est plus porteuse de promesses et d’espoir. Tout est en place pour que se produisent des régressions de tous ordres (en particulier au plan de l’idéal démocratique : « On passera de la démocratie à la dictature en passant par l’étape de la ‘‘démocrature’’, dictature maquillée en démocratie », et pour que de petites crises économiques et/ou politiques entrent en résonnance et provoquent une déflagration mondiale.

Dans les descriptions qu’il fait de ce qui nous attend demain si nous continuons à faire comme si de rien n’était, Jacques Attali adopte par moments un ton visionnaire, tel un prophète des temps apocalyptiques… Mais on est bien obligé d’admettre que ses prévisions sont, hélas, tout-à-fait plausibles. D’ici 2030, de nombreuses crises ou catastrophes sont plus que probables ; elles dégénèreraient, selon toute probabilité, en guerre mondiale conduisant à des centaines de millions de morts et une destruction universelle. « Qui ne voit que tout ce qui se passe aujourd’hui nous y conduit ? Le croire possible est absolument nécessaire. C’est même la seule façon de l’éviter »

La thérapeutique : l’altruisme rationnel

 

Face à ce tableau plus que sombre, quelles sont les portes de sortie ?… Pour Jacques Attali, au vu du diagnostic posé, il est illusoire de croire que la solution magique résiderait dans une avancée technologique décisive (intelligence artificielle, homme augmenté, etc.) ; au contraire même, dans un marché sans régulateur, tous les avantages potentiellement positifs de ces avancées « seront en fait détournés par les puissants et ne feront qu’aggraver les déséquilibres ». Il choisit donc un parti-pris d’espérance informée et lucide. « N’être ni optimiste ni pessimiste, ni résigné ni naïf. Être seulement enragé, très enragé. […] Calmement identifier les leviers d’action permettant d’espérer réorienter le cours de l’histoire. »

« Nous pouvons oser espérer que l’avenir soit autre chose qu’un retour, en pire, des barbaries des siècles précédents. Et que notre monde devienne vivable, pour chacun et pour tous. […] Il nous reste pour cela très peu de temps. La destruction du monde et en marche ; le compte à rebours est commencé ».

Pour attaquer le mal à sa racine, il faut travailler à une prise de conscience globale du fait que, dans un monde globalisé et interdépendant sur tous les plans, « personne n’a plus intérêt à l’échec de l’autre » ; en d’autres termes, il s’agit déboulonner la statue de l’idole « égoïsme », censée constituer le moteur du marché[2]. Notre monde n’a de futur que si chacun peut vivre « de la façon la plus noble, c’est-à-dire la plus altruiste possible, dans son propre intérêt, inscrivant ainsi son devenir-soi dans celui du monde ». Autrement dit, il s’agit de promouvoir par tous les moyens possibles un « altruisme rationnel » ; tant au niveau de la prise de conscience et de l’éthique individuelle qu’au niveau de l’action :

  • au niveau individuel, par un travail sur soi et un changement de mentalité, par une éducation au développement personnel conjuguant la vie pour soi et la vie pour les autres, et appuyée sur la conviction que le véritable épanouissement personnel est celui qui est orienté vers le pour-autrui: « Il serait impensable aujourd’hui, d’espérer résoudre les problèmes auxquels nous faisons face, qui mettent en danger l’existence même de l’humanité, si on n’est pas prêt à se battre, jusqu’à la mort même, pour que vive, dans l’intérêt des générations suivantes, une éthique de l’altruisme, de l’empathie et de l’élégance ; à la place de celle de l’individualisme, de l’avidité, de la convoitise et de la barbarie qui va en découler ». L’auteur fait remarquer que cette conception rejoint en fin de compte les enseignements des grandes philosophies, des grandes religions, et même des neurosciences les plus récentes. Pour ceux qui décident de s’engager dans cette voie d’action sur soi-même, il propose à partir de là un chemin mental en 10 étapes, allant de la prise de conscience à la préparation à l’action… Mutatis mutandis, un chemin analogue, quoiqu’en plus modeste, au chemin de l’éveil bouddhiste…
  • au niveau de l’action, par « la mise en place concrète des conditions de l’exercice d’un altruisme rationnel à tous les niveaux » ; s’ensuivent 10 recommandations, allant de l’éducation à la politique internationale, et 10 autres recommandations de la même veine en ce qui concerne plus spécifiquement la France.

Il n’y a pas de conclusion formelle à l’ouvrage : tout a été dit, il ne reste plus qu’à en prendre la mesure et se mettre à l’œuvre…

Au final, nous avons là un livre décapant mais stimulant : loin de nous bercer d’illusions bon marché, il nous force à ouvrir les yeux sur le moment historique que nous vivons. Malgré le caractère parfois à l’emporte-pièce de ses affirmations, il emporte la conviction : « l’altruisme rationnel » n’est pas l’apanage de quelques individus de haute volée morale, mais il constitue bien la seule voie possible pour l’humanité. Attali rejoint par-là les meilleures inspirations du christianisme concernant le destin collectif de l’humanité. Il n’est pas loin non plus, de la conception de la visée éthique que développait Paul Ricoeur, dont on rappellera qu’il était un protestant convaincu : « la visée de la vie bonne, avec et pour les autres, dans des institutions justes »[3]. Oui, il s’agit bien, au bout du compte, de se décider à agir, avec pour moteur une « rage sereine », pour boussole un « altruisme rationnel », et pour but, éviter le pire et préparer le meilleur.

On retiendra également de cet ouvrage la question en creux qu’il adresse aux prospectivistes de tous poils : une certaine prospective fait en effet mine de croire, parce que c’est aujourd’hui encore le « politiquement correct » auprès des élites, que nous sommes sur une autoroute en ligne droite vers le paradis ; qu’il suffit de toujours plus d’innovation (pour ne pas se laisser dépasser par les concurrents) essentiellement technologique, pour résoudre tous les problèmes qui se dressent devant nous… Si la prospective que nous faisons est au service de cette folie collective, elle se trompe en tout !

[1] Paul Jorion : Le dernier qui s’en va éteint la lumière ; http://iip.univ-catholille.fr/paul-jorion-dernier-sen-va-eteint-lumiere-patrick-simonnin/

[2] Comme le fait remarquer Paul Jorion dans l’ouvrage cité précédemment, cet altruisme –aussi rationnel qu’il soit– heurte de plein fouet le postulat fondamental du libéralisme économique, selon lequel le bien commun découle de la convergence quelque peu magique de la somme des égoïsmes individuels… En toute logique, la militance prônée par Attali appelle donc à un prolongement en une réflexion philosophique et économique qui remette en cause les fondements idéologiques mêmes du capitalisme libéral…

[3] Paul Ricoeur, Soi-même comme un autre (Le Seuil, 1990), 202.

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